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Les vies encloses   By: (1855-1898)

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Georges Rodenbach

LES VIES ENCLOSES

(1896)

Table des matières

AQUARIUM MENTAL I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. LE SOIR DANS LES VITRES I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI. XVII. LES LIGNES DE LA MAIN I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. LES MALADES AUX FENÊTRES I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII. XIX. LE VOYAGE DANS LES YEUX I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII. XIX. XX. LA TENTATION DES NUAGES I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. L'ÂME SOUS MARINE I. II. III. IV. V. VI. ÉPILOGUE

AQUARIUM MENTAL

I.

L'eau sage s'est enclose en des cloisons de verre D'où le monde lui soit plus vague et plus lointain; Elle est tiède, et nul vent glacial ne l'aère; Rien d'autre ne se mire en ces miroirs sans tain Où, seule, elle se fait l'effet d'être plus vaste Et de se prolonger soi même à l'infini! D'être recluse, elle s'épure, devient chaste, Et son sort à celui du verre s'est uni, Pour n'être ainsi qu'un seul sommeil moiré de rêves! Eau de l'aquarium, nuit glauque, clair obscur, Où passe la pensée en apparences brèves Comme les ombres d'un grand arbre sur un mur.

Tout est songe, tout est solitude et silence Parmi l'aquarium, pur d'avoir renoncé, Et même le soleil, de son dur coup de lance, Ne fait plus de blessure à son cristal foncé. L'eau désormais est toute au jeu des poissons calmes Éventant son repos de leurs muettes palmes; L'eau désormais est toute aux pensifs végétaux, Dont l'essor, volontiers captif, se ramifie, Qui, la brodant comme de rêves, sont sa vie Intérieure, et sont ses canevas mentaux. Et, riche ainsi pour s'être enclose, l'eau s'écoute À travers les poissons et les herbages verts; Elle est fermée au monde et se possède toute Et nul vent ne détruit son fragile univers.

II.

L'aquarium où le regard descend et plonge Laisse voir toute l'eau, non plus en horizon, Mais dans sa profondeur, son infini de songe, Sa vie intérieure, à nu sous la cloison. Ah! plus la même, et toute autre qu'à la surface!

D'ordinaire l'eau veille, horizontale, au loin. On la dirait vouée à ce seul subtil soin D'être impressionnable au vent léger qui passe; De ne vouloir qu'être un clavier pour les roseaux; Et ne vouloir qu'être un hamac pour les oiseaux, Grâce aux mailles que font les branches réfléchies; Et ne vouloir qu'être un miroir silencieux Où les étoiles sont tout à coup élargies; Et surtout ne vouloir, dans son calme otieux, Que s'orner de reflets, de couleurs accueillies, Fard délayé du visage des Ophélies!

Vains jeux! Ils sont la vie apparente de l'eau, Une identité feinte, un vague maquillage...

Mais dans l'aquarium s'assagit l'eau volage Qui s'isole parmi des moires en halo. Le mystère est à nu, qu'on ne soupçonnait guère! C'est l'âme enfin de l'eau qui se dévoile ici: Fourmillement fiévreux sous le cristal transi; Zones où de gluants monstres se font la guerre; Végétation fine, herbes, perles, lueurs; Et cauteleux poissons doucement remueurs; Et gravier supportant quelque rose actinie, Dont on ne sait si c'est un sexe ou un bijou; Et ces bulles sans but, venant on ne sait d'où, Dont se constelle et se brode l'eau trop unie Comme s'il y tombait un chapelet d'argent!

Ah! tout ce que le glauque aquarium enchâsse! Ici l'eau n'est pas toute à la vie en surface, À n'être qu'un écran docile s'imageant... La voici, recueillie, en sa maison de verre N'aimant plus que ce qui, dans elle, verdoie, erre Et lui fait au dedans un Univers meilleur!

Ainsi mon âme, seule, et que rien n'influence! Elle est, comme en du verre, enclose en du silence, Toute vouée à son spectacle intérieur, À sa sorte de vie intime et sous marine, Où des rêves ont lui dans l'eau tout argentine. Et que lui fait alors la Vie? Et qu'est ce encor Ces reflets de surface, éphémère décor?

III.

Ophélie a laissé sombrer à pic ses nattes Qui se sont peu à peu tout à fait dénouées; Ses yeux ouverts sur l'eau sont comme deux stigmates; Ses mains pâles sont si tristement échouées; Pourtant elle sourit, sentant sur son épaule Ruisseler tout à coup sa chevelure immense, Qui la fait ressembler au mirage d'un saule... Continue reading book >>




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