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Nanon La bibliothèque précieuse   By: (1804-1876)

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George Sand

NANON

(1872)

Table des matières

I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII

I

J'entreprends, dans un âge avancé, en 1850, d'écrire l'histoire de ma jeunesse.

Mon but n'est pas d'intéresser à ma personne; il est de conserver pour mes enfants et petits enfants le souvenir cher et sacré de celui qui fut mon époux.

Je ne sais pas si je pourrai raconter par écrit, moi qui, à douze ans, ne savais pas encore lire. Je ferai comme je pourrai.

Je vais prendre les choses de haut et tâcher de retrouver les premiers souvenirs de mon enfance. Ils sont très confus, comme ceux des enfants dont on ne développe pas l'intelligence par l'éducation. Je sais que je suis née en 1775, que je n'avais ni père ni mère dès l'âge de cinq ans, et je ne me rappelle pas les avoir connus. Ils moururent tous deux de la petite vérole dont je faillis mourir avec eux, l'inoculation n'avait pas pénétré chez nous. Je fus élevée par un vieux grand oncle qui était veuf et qui avait deux petits fils orphelins comme moi et un peu plus âgés que moi.

Nous étions parmi les plus pauvres paysans de la paroisse. Nous ne demandions pourtant pas l'aumône; mon grand oncle travaillait encore comme journalier, et ses deux petits fils commençaient à gagner leur vie; mais nous n'avions pas une seule pelletée de terre à nous et on avait bien de la peine à payer le loyer d'une méchante maison couverte en chaume et d'un petit jardin où il ne poussait presque rien sous les châtaigniers du voisin, qui le couvraient de leur ombre. Heureusement, les châtaignes tombaient chez nous et nous les aidions un peu à tomber; on ne pouvait pas le trouver mauvais, puisque les maîtresses branches venaient chez nous et faisaient du tort à nos raves.

Malgré sa misère, mon grand oncle qu'on appelait Jean le Pic, était très honnête, et, quand ses petits fils maraudaient sur les terres d'autrui, il les reprenait et les corrigeait ferme. Il m'aimait mieux, disait il, parce que je n'étais pas née chipeuse et ravageuse. Il me prescrivait l'honnêteté envers tout le monde et m'enseignait à dire mes prières. Il était très sévère, mais très bon, et me caressait quelquefois le dimanche quand il restait à la maison.

Voilà tout ce que je peux me rappeler jusqu'au moment où ma petite raison s'ouvrit d'elle même, grâce à une circonstance qu'on trouvera certainement bien puérile, mais qui fut un grand événement pour moi, et comme le point de départ de mon existence.

Un jour, le père Jean me prit entre ses jambes, me donna une bonne claque sur la joue et me dit:

Petite Nanette, écoutez moi bien et faites grande attention à ce que je vais vous dire. Ne pleurez pas. Si je vous ai frappée, ce n'est pas que je sois fâché contre vous: au contraire, c'est pour votre bien.

J'essuyai mes yeux, je rentrai mes sanglots et j'écoutai.

Voilà, reprit mon oncle, que vous avez onze ans, et vous n'avez pas encore travaillé hors de la maison. Ce n'est pas votre faute; nous ne possédons rien et vous n'étiez pas assez forte pour aller en journée. Les autres enfants ont des bêtes à garder et ils les mènent sur le communal; nous, nous n'avons jamais eu le moyen d'avoir des bêtes; mais voilà que j'ai pu enfin mettre de côté quelque argent, et je compte aller aujourd'hui à la foire pour acheter un mouton. Il faut que vous me juriez par le bon Dieu d'avoir soin de lui. Si vous le faites bien manger, si vous ne le perdez pas, si vous tenez bien sa bergerie, il deviendra beau, et, avec l'argent qu'il me revaudra l'an qui vient, je vous en achèterai deux, et, l'année suivante quatre; alors vous commencerez à être fière et à marcher de pair avec les autres jeunesses qui ont de la raison et qui font du profit à leur famille. M'avez vous entendu et ferez vous comme je vous dis?

J'étais si émue que je pus à peine répondre; mais mon grand oncle comprit que j'avais bonne intention et il partit pour le marché en me disant qu'il serait de retour avant le coucher du soleil... Continue reading book >>




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