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Scènes préhistoriques   By: (1856-1940)

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[Publié dans la Revue Indépendante de littérature et d'art , numéro 21 (1888).]

SCÈNES PRÉHISTORIQUES

NOX BELLICOSA

Au déclin du quaternaire, lorsque le pôle du Septentrion gravitait vers la brillante du Cygne, il y a vingt mille ans. Sur les plaines de l'Europe le mammouth allait s'éteindre, pendant que s'achevait la migration des grands fauves vers les pays de la lumière, l'exode du renne vers les neiges arctiques. L'aurochs, l'urus, le cerf élaphe paissaient les herbes des forêts et des savanes. L'ours colossal et le grizzly avaient trépassé depuis des millénaires au fond des cavernes.

Alors, les races autochtones, les grands Dolichocéphales s'étendaient de la Baltique à la Méditerranée, de l'Occident à l'Orient, jusqu'aux assises de l'Asie. Troglodytes plus intimes que leurs ancêtres du Solutré, mais toujours nomades, leur Industrie déjà fut haute et leur Art attendrissant. Esquisses tracées au frêle burin, timides mais fidèles, c'est l'éclosion de la deuxième puissance animale, la lutte du cerveau vers la conscience des choses, sans l'immédiat des appétits. Au cyclone de l'Hiatus, lorsque viendra une race plus hiératique, pour des centaines de siècles l'Art sera perdu et il faudra même attendre notre Renaissance pour retrouver des types d'industrie comme la fine aiguille à chas.

Or, c'était à l'Orient méridionnal, dans la saison du Renouveau, vers les deux tiers de la nuit. Dans la lueur cendreuse d'une grande vallée retentissaient les voix des bêtes carnivores. Un fleuve, dans les entrecoupements de silence, chantait la vie des fluides, l'euphonie des ondes; les aulnes et les peupliers répondaient en chuchottis, en harmonies intermittentes. La planète Vénus, moins argentine en ces âges, s'enchâssait dans le Levant. La théorie des constellations immortelles apparaissait entre les nues vagabondes, Altaïr, Wéga, les Chariots contournant avec lenteur la Polaire du Cygne.

Tandis que la vie palpitait dans les Ténèbres, féroce ou peureuse, ruée aux fêtes et aux batailles de l'Amour ou de de la Nourriture, une pensée vint s'y joindre. À la rive du fleuve, au rebord d'un roc solitaire, une silhouette sortit de la Caverne des Hommes. Elle se tint immobile, taciturne, attentive aussi, les yeux parfois levés vers l'étoile du Levant. Quelque rêve vague, quelque ébauche d'esthétique astrale, préoccupait le veilleur, moins rares chez ces ancêtres de l'Art qu'en maintes populations historiques. Une santé heureuse palpitait dans ses veines, l'haleine nocturne charmait son visage, il jouissait sans craintes des rumeurs et des calmes de la nature vierge, dans la pleine conscience de sa force.

Cependant, sous l'étoile Vénus, il transparut une lueur fine. Le boomerang de la Lune s'esquissa, des rais allèrent sur le fleuve et les arbres, parsemés d'ombres très longues. L'homme alors découpa sa forme de haut chasseur, les épaules couvertes du manteau d'Urus. Sa face pâle, peinte de lignes de minium, était large sous le crâne long, capace et combatif. Sa sagaie à pointe de corne appendait de guinguois à sa taille, il tenait à la main droite l'énorme massue de bois de chêne.

Au frôlement des rayons, la perspective entra dans une existence moins farouche. Dans les peupliers, des vibrations d'élytres blanches, des coins de paradis entr'ouverts sur la plaine, une palpitation visible des choses, une timide protestation contre les férocités de l'ombre. Les voix même décrurent, la bataille moins ardente aux profondeurs de la forêt voisine, les grands fauves repus d'amour et de sang.

L'homme, las d'immobilité, marcha le long du fleuve du pas élastique d'un poursuiveur de proie. À quinze cents coudées, il s'arrêta, au guet, la sagaie prête à hauteur du front. Il vint, sur le bord d'un bosquet d'érable, une silhouette agile, un grand cerf élaphe à dix cors.

Le chasseur hésita, mais la tribu devait être pourvue de chair en abondance, car dédaignant la poursuite, il regarda s'éloigner la bête, ses pattes grêles, sa tête projetée en arrière, tout le bel organisme de course lancé dans les lueurs rougeâtres:

Llô! Llô! fit il, non sans sympathie... Continue reading book >>




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