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Sous les marronniers   By:

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SOUS LES MARRONNIERS

CONTES ET RÉCITS

PAR

EUGÈNE MULLER

LA FÊTE DU MAITRE D'ÉCOLE

Si jamais magister ressembla au personnage qu'on a coutume de peindre quand on veut représenter le chef de quelque pauvre petite école de campagne, ce fut sans contredit ce vieux M. Bidard, qui le premier eut la patience de me faire apprendre et réciter: «J'aime, tu aimes, il aime... deux fois deux quatre, trois fois trois neuf,» et qui le premier perdit son temps et sa peine à inaugurer chaque page neuve de mes cahiers par un bel exemple de coulée ou d' anglaise , que je prétendais avoir recopié quand j'avais outrageusement chamarré de traits diffus et informes le reste de la feuille.

Ce vieux M. Bidard, vous le voyez, j'en suis sûr, aussi bien que je puis le voir moi même: soixante six à soixante huit ans, assez grand, mais voûté et étroit d'épaules; maigre, les jambes fluettes et flageolantes, un nez long et large, des yeux caves, que par instant ferment de grises paupières à mille plis; des joues toutes sillonnées de rides qui se réunissent en faisceaux aux coins des lèvres et du nez, des mains sèches aux doigts noueux.

Vous voyez sur le col haut et épais de sa grande redingote olivâtre, à boutons de corne, tomber quelques mèches de cheveux blancs, s'échappant de dessous le bonnet noir, tortueusement pointu, qui lui couvre les oreilles et les sourcils. Vous voyez le gilet, taillé dans quelque drap terne, évasé par le bas, laissant voir le pont du pantalon que l'usure a lustré, et de chaque côté duquel se montre une patte de bretelle de cuir. Vous voyez l'antique cravate de soie éraillée, tournant deux ou trois fois autour du cou et finissant par un petit noeud en papillon. Vous voyez la grande clef de montre en laiton estampé, pendant à une ganse de filoselle verte, sous une des basques du gilet; enfin les souliers à boucles d'acier quelque peu rouillées, qui découvrent sur le cou de pied un grossier bas de laine bleue.

Vous surprenez, par exemple, M. Bidard se promenant dans sa classe, à pas lents, les genoux fléchissants, les mains derrière le dos, avançant obliquement la tête pour regarder à droite, pour inspecter à gauche, par dessous ses lunettes relevées, qui miroitent vaguement et semblent lui donner deux gros yeux louches de plus.

Et comme vous voulez achever le tableau, compléter la ressemblance, vous armez M. Bidard de quelque martinet, ou de quelque férule, que ses mains paraissent tout aises de palper, et vous donnez à ses traits austères cette froide et presque cruelle sévérité qui est devenue de tradition. Mais alors je vous arrête et vous dis: «Fi de la tradition! Vite, ôtez ce martinet; vite, enlevez cette férule, et vite rendez au respectable visage de mon vieux maître à conjuguer, à griffonner, la douce, la bonne, la paterne expression qui lui appartient à si juste titre.»

Peut être aussi toujours en vertu de la tradition comptez vous trouver dans ce pauvre instituteur de village quelqu'un de ces ridicules et pédantesques ignorants qu'un poète nous montre:

Fiers d'enseigner ce qu'ils ne savent pas.

Eh bien, non encore! Plût à Dieu que pour ma part j'eusse pris de M. Bidard tout ce qu'il était à même de me donner, et su apprendre aussi bien qu'il savait enseigner!

Mais c'est moins de l'homme instruit que de l'homme bon que je veux vous parler; revenons à l'homme bon.

Oh! oui, bon! trop bon! mille fois trop bon! car la bonté est elle de mise avec une légion d'espiègles, de mutins, de musards qui semblent avoir pour unique souci de chercher le moyen par lequel échapper à toute contrainte, à toute discipline, à toute application? L'indulgence, la douceur, la faiblesse sont elles bien venues chez l'homme à qui est confiée la direction d'un essaim de garnements, dont le premier instinct est de savoir reconnaître ces bénignes dispositions pour en abuser sans mesure? Non, sans doute.

Tels nous étions cependant, tous moins studieux, moins soumis, moins respectueux même les uns que les autres, nous, les vingt ou trente élèves de M... Continue reading book >>




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